Une deuxième vie pour des petits articles diffusés sur Radio 16 dans l'émission "Les Rendez-vous d'Uranie". ... Et finalement, quelques autres travaux sur l'astronomie.
Jean-Jacques Barré : Une histoire méconnue de l'astronautique française
Si le nom Robert Esnault-Pelterie est emblématique à lui tout seul des débuts de l’astronautique française, c’est parce que l’Histoire a oublié l’un de ses disciples qui n’est pas moins que le père des deux premières fusées françaises.
Esnault-Pelterie a été le brillant théoricien des premières fusées … Un certain Jean-Jacques Barré en a été le laborieux concepteur et constructeur.
C’est un concours de circonstances de l’histoire qui fait que son nom est presque inconnu maintenant. Aux infortunes de ses essais se sont ajoutées celles d’un destin dont le récit ne manque pourtant pas d’intérêt. C’est un peu rendre justice à un oublié que d’évoquer aujourd’hui la vie et le travail du père de l’E.A. 1941 et de l’Eole.
Jean-Jacques Barré est élève à Polytechnique lorsqu’il publie le premier article d’une série de sept dans la revue L’astronomie. Il n’y parle pas encore de transport spatial, mais de sujets tels que la construction de miroirs paraboliques ou bien encore une étude sur le rayonnement solaire.
En ce milieu des années 20, la conquête du ciel reste à faire. La traversée de l’Atlantique par Lindbergh n’est réussie qu’en 1927 et la bataille entre les plus lourds et les plus légers que l’air bat son plein. L’avenir de la navigation aérienne est-elle dans ces lourds avions à hélice ou bien dans ces gigantesques ballons qui ont, à cette heure, l’avantage ? C’est dans ce contexte que notre passionné d’astronomie assiste à une conférence d’Esnault-Pelterie donnée à l’occasion d’une assemblé générale de la Société Astronomique de France : « L’exploration par fusées de la haute atmosphère et la possibilité de voyages interplanétaires »
En ce 8 juin 1927, la conférence de l’ingénieur et constructeur d’avions, seulement connu pour l’invention du « manche à balai », connaît un retentissement mondial et déclenche chez le jeune militaire Jean-Jacques Barré la vocation de sa vie. Quelques jours plus tard, l’artilleur écrit à l’ingénieur pour lui faire part d’une idée de « propulseur intégral : système de propulsion électromagnétique ».
En dix ans, 300 lettres vont être échangées autour des problèmes de conception des fusées.
Durant cette même année 1927, il imagine « l’étheronef », vaisseau spatial habité.
Un peu plus tard, il se familiarise avec les travaux astronautiques d’Hermann Oberth, s’intéresse à la combustion du méthane, à la relativité, et participe à la rédaction de « L’astronautique » de Esnault-Pelterie (1930) ainsi qu’à ses conférences.
En 1931, JJB est détaché auprès de REP pour réaliser des fusées aérologiques, mais l’Armée le rappelle en 1932 au motif qu’il n’était pas envisageable que « l’étude des fusées puisse absorber l’activité d’un officier ».
Ce bref passage au laboratoire de REP va pourtant être déterminant dans l’évolution des fusées. Une explosion de tétranitrométhane mélangé à du pétrole emporte quatre doigts d’EP. On va alors choisir d’utiliser de l’oxygène liquide à la place : le produit est moins dangereux.
De 1935 à 1940, à titre personnel, JJB étudie une munition anti-aérienne qu’il soumet à l’armée : un obus-fusée. Mais le service technique de l’Artillerie rejette la proposition. Nous sommes alors en mai 1940 : la France s’apprête à plonger dans les heures noires que nous connaissons.
C’est dans ce contexte que se déroule la part la plus étrange et la plus méconnue de la vie de notre inventeur. Alors que la France est presque désarmée, soumise à l’envahisseur et contrainte à ne produire que pour alimenter l’effort de guerre de l’Allemagne, le capitaine Barré arrive à convaincre ses supérieurs de le laisser construire une fusée.
Il faut préciser que son environnement militaire porte le nom de « Service central des marchés et surveillance des approvisionnements », car sous cette administrative apparence se cache en fait le Service technique de l’Artillerie, reconstitué clandestinement en zone libre.
Ainsi, l’artilleur Barré réunit une petite équipe et se met au travail dans les arrières d’un immeuble du quartier de la Croix-Rousse à Lyon. C’est là que se conçoit la première fusée française. Son cahier des charges prévoit quelle pèsera 100 kg et qu’un moteur d’une tonne de poussée l’emmènera à 100 km de distance.
Dans un souci de discrétion, on déménage vers le camp militaire du Larzac pour mener les premiers essais de moteur entre novembre 1941 et mars 1942. C’est l’échec ! Le banc d’essai ne donne pas satisfaction ; il faut le repenser totalement. Notre petite équipe se déplace encore et procède à de nouveaux essais au fort de Vancia près de Lyon. Le succès du fonctionnement au sol d’une fusée complète, en cet été 1942, permet de passer au tir réel.
Une mission est envoyée en Afrique du nord pour trouver un endroit propice, mais le sort n’est pas favorable à nos inventeurs : le 8 novembre, les anglo-américains débarquent, et en métropole, les allemands occupent la zone libre. Le matériel est caché à Marseille et le capitaine Barré est contraint à la clandestinité. Il passe le reste de la guerre à effectuer des recherches théoriques, et, à l’occasion, collabore avec les services de renseignement anglais qui souhaitent comprendre les caractéristiques de la V2.
En septembre 1944, Paris est bombardé par des fusées allemandes. L’impact psychologique est grand dans la ville libérée. L’intérêt pour ces engins autopropulsés renaît.
On charge la société de mécanique SAGEM de construire et d’essayer la EA 1941. Le 15 mars 1945, à Saint Mandrier, face au port de Toulon, on tire deux fusées, et on assiste à deux échecs … Les fusées parviennent à s’échapper de leur rampe de lancement, mais explosent peu après.
Jean-Jacques Barré part alors en Allemagne pour visiter les installations allemandes. L’Armée française s’interessait de près aux armes secrètes allemandes, et a même obtenu quelques V2 concédées par les américains et les soviétiques qui autopsiaient déjà ces armes volantes. Notre capitaine visite des usines de production d’oxygène liquide près du Lac de Constance, puis l’usine souterraine géante d’assemblage de Mittelwerke/Dora dans le centre de l’Allemagne.
De ce voyage, il revient avec un projet plus ambitieux : la fusée EA 1946 pèsera 3,4 tonnes et devra emporter 300 kg à une portée de 500 à 1000 km.
Cette « étude 4211 » va bientôt prendre le nom d’ »Eole » pour « Engin fonctionnant à l’Oxygène Liquide et à l’Ether de pétrole ».
C’est à cette période – 17 mai 1946 - que commence l’activité du centre de Vernon autour des moteurs à réaction.
On essai Eole, puis Eole 1951 en changeant de carburant : les succés ne dépassent pas 50% des tirs.
En 1952, lors d’un tir à Hammaguir-Colomb-Béchard dans le Sahara, une fusée perd son empennage à la suite des vibrations liées au passage du mur du son, et devient incontrolable.
Le 1er décembre 1952, le Service technique de l’Artillerie abandonne le programme Eole.
C’en est-il fini des projets astronautiques français à la moitié du siècle ?
En même temps, dans les ateliers de Vernon, une équipe de techniciens allemands monte un projet et leur fusée Véronique se révèle très vite opérationnelle et c’est à eux qu’on confie le développement de ces engins autopropulsés.
Jean-Jacques Barré, plus découragé par les préférences affichées que par ses résultats, arrête là ses travaux de recherche pour se consacrer aux cours et conférences.
En 1978, un an avant le premier tir du lanceur à succés Ariane, l’ingénieur général Jean-Jacques Barré décède, oublié. On a aussi oublié que la technologie cryogénique qui fait la particularité de notre lanceur européen est directement issue de la fusée Diamant qui, elle-même, reprenait, dans les années 60, les travaux de Jean-Jacques Barré sur la propulsion à l’oxygène liquide.
Pragmatique, desservi par des échecs répétés, l’ingénieur militaire trouve, au moins de façon posthume, le couronnement de ses prospectives quand on sait qu’un rapport de 1943 explique comment l’hydrogène peut servir de jet propulsif dans un moteur « nucléoéléctrique » et précise « quand le temps de l’Astronautique sera venu, ils pourront être utilisés comme propulseurs de croisière ». Ce moteur de science-fiction, le moteur ionique, allait propulser vers la Lune la petite sonde européenne Smart-1soixante ans plus tard, après avoir quitté la Terre « sur le dos » d’une fusée … Ariane.